L’artillerie romaine, retour aux sources

Par • Publié dans : Armée romaine

Les traités d’artillerie ^

L’autre source écrite concernant les machines de jet gréco-romaines provient des ingénieurs et des savants et plus précisément de quatre auteurs : Biton, Philon Héron et Vitruve. Leurs travaux couvrent une période allant du 3ème siècle a.C. jusqu’au 1er siècle p.C.

Ces traités antiques sont inestimables pour la compréhension de la technique et de la mécanique de l’artillerie antique. Ils sont d’excellentes sources pour fabriquer par exemple des diagrammes ou des schémas qui reproduisent les angles de trajectoires de certains projectiles. Toutefois, ces traités sont étrangement muets au sujet d’informations aussi utiles que les types de matériaux utilisés dans la construction des pièces d’artillerie. Ainsi, aucun texte ne nous renseigne sur des éléments aussi essentiels que la méthode permettant de fabriquer des ressorts de torsion ou les essences de bois qui pouvaient être utilisées.

Les deux traités les plus complets présentant des pièces d’artillerie sont ceux du savant grec Héron d’Alexandrie et de l’ingénieur romain Vitruve. Si ces deux textes ont traversé les siècles ce n’est pas toujours sans dommage : en effet, les moines copistes qui se sont succédés pendant des générations et des générations en recopiant des textes qui, parfois, pouvaient être loin de les passionner n’ont pas manqué, sous le coup de la fatigue, voire d’un ennui profond, de commettre des erreurs ou des oublis qui, à leur tour, ont été reproduits par les générations suivantes. Le cas malheureusement fort fréquent touche beaucoup de textes anciens tant grecs que romains…

La chirobaliste de Héron d’Alexandrie ^

Longtemps sujet à polémique, les historiens sont maintenant en grande partie d’accord pour dire que Héron a vécu au 1er siècle p.C. Tous reconnaissent par contre son génie et sa grande inventivité qui en fit un digne successeur d’Archimède. Il réalisa de nombreux traités de physique et de mathématiques et inventa de nombreux automates et machines fonctionnant à la vapeur qui suscitèrent à leur époque étonnement et émerveillement. Parmi les traités qu’il rédigea, la chirobaliste est l’un des plus importants ouvrages techniques de l’Antiquité redécouvert presque par hasard au XIXème siècle…

Pendant le second Empire, Napoléon III, féru d’archéologie et d’histoire antique, demanda à la bibliothèque impériale de rechercher à tout prix des textes anciens notamment sur les techniques militaires. Celle-ci fit donc appel à un chasseur de manuscrit au nom évocateur : Minoïde Mynas ! A la mort de celui-ci, un savant alsacien, Carl Wescher découvre parmi tous ses papiers un manuscrit trouvé en 1843 dans un monastère du mont Athos qui ne manqua pas de l’intriguer : il s’agit d’une copie datant probablement du Xème siècle intitulé « la construction et les dimensions de la cheirobaliste » d’Héron d’Alexandrie.

Plus que le traité lui-même, c’est sa datation ou plus précisément l’identité de son auteur qui pose problème :

  • 1ère hypothèse soutenue par l’historien britannique E.W. Marsden spécialisé dans l’artillerie antique : Héron d’Alexandrie est bien l’auteur de ce traité, auquel cas on peut dater son œuvre au début de la deuxième moitié du Ier siècle après J.C. probablement sous le règne de Néron. Si cette hypothèse s’avérait fondée, les balistes à flèches à cadre métallique seraient bien contemporaines de l’époque flavienne.
  • 2ème hypothèse soutenue par l’historien espagnol A Iriarte : comme cela est fréquent concernant les manuscrits antiques, l’auteur ne serait pas Héron lui-même mais un « pseudo-Héron » plus tardif. Les partisans de cette hypothèse arguent que le vocabulaire utilisé dans ce traité est différent de celui utilisé dans son « Belopoïka ». De plus, le mot grec cheiroballistra est plus récent et semblerait provenir d’une traduction du mot latin manuballista.

Il est difficile de trancher sachant que la copie la plus ancienne de ce traité date du Xème siècle et qu’il fort probable, comme c’est souvent le cas, que des modifications plus ou moins volontaires ont été apportées au fur et à mesure des différentes copies modifiant (modernisant ?) ainsi le texte original.

Quoiqu’il en soit, si ce texte ne nous apporte aucun renseignement sur l’utilisation tactique de cette machine, il est par contre très précis sur les composants, leur nombre, leurs dimensions, bref autant d’éléments capitaux pour toute personne désireuse de reconstituer une chirobaliste. Par ailleurs les différents manuscrits de ce traité (4 au total) sont pourvus de schémas et d’illustrations qui permettent de visualiser certains composants.

Les pièces archéologiques ^

Si les textes antiques apportent une multitude de renseignements sur l’artillerie gréco-romaine, l’archéologie nous permet d’obtenir un éclairage complémentaire sur le sujet.

La plupart des pièces archéologiques concernant les machines de jet ont été découvertes il y déjà très longtemps, mais, au départ, trop énigmatiques pour les archéologues elles ont souvent été mal cataloguées dans les musées. Ainsi, l’exemple le plus fameux a été un ensemble complet de capitulum d’une baliste à flèches assez tardive retrouvée à Lyon au siècle dernier. Il a fallu attendre les travaux de Michel Feugère pour que l’on y voie enfin autre chose qu’une sorte de petit chariot à roue01)les modioli qu’aurait traîné un soldat romain derrière lui pour porter ses bagages. C’est dire toute la difficulté d’interprétations de ces vestiges archéologiques.

La très grosse majorité des parties conservées concerne des pièces métalliques faisant partie du tablier de catapultes ou balistes à flèches comme les modioli((barillets servant à la tension du cordage)), les cadres de capitulum, ou plus rare, les plaques ornementales qui décoraient et protégeaient la face antérieure du tablier des scorpions.

En ce qui concerne les projectiles, seules certaines pointes métalliques de traits de scorpion et quelques boulets en pierre ont pu être découverts.

1° Autour du capitulum ^

Les pièces les plus nombreuses et les plus diverses en terme de chronologie concernent les parties métalliques qui, selon les modèles et les époques, soit renforcent le tablier en bois de la catapulte, soit constituent le cadre métallique d’une baliste à flèche : Les parties métalliques les plus anciennes ayant pu être retrouvées l’ont été en Espagne à Ampurias et à Caminreal près de Teruel. Elles peuvent être datées du 2ème ou 1er siècle a.C. . Il s’agit de barillets en bronze et des renforts en fer servant de blindage pour le cadre de tablier en bois d’un scorpion.

Cadre métallique et barillets de la catapulte de Caminreal (musée de Teruel)
Cadre métallique et barillets de la catapulte de Caminreal (musée de Teruel)

Ce genre de découverte complète fort utilement le texte de Vitruve concernant la fabrication d’un scorpion. Sur les renforts métalliques d’un capitulum de scorpion, l’auteur est en effet peu disert :

«[…] Il faut que les quatre angles qui sont tant aux côtés qu’en avant de la machine soient garnis de bandes de fer attachés avec des clous de cuivre ou de fer. » (Livre X chapitre 10).

Il n’est pas toujours possible de relier directement une pièce archéologique à un texte d’ingénieur ou de savant. La découverte faite dans les vestiges d’un ancien camp militaire romain à Xanten en Allemagne du Nord en 2000 est sensationnelle à plus d’un titre : Un capitulum presque entier02)renforts métallique et cadre en bois a été retrouvé dans une tourbière et une fois les travaux de restauration achevés en 2002, il a été possible d’admirer une pièce dans un état de conservation tout à fait exceptionnel. La partie en bois a permis d’identifier l’essence utilisée pour la fabrication de cette machine de jet : il s’agit de frêne, un bois à la fois souple et très résistant. Le nom latin fraxinus signifiant d’ailleurs à la fois l’essence de bois frêne et un javelot.
Cette découverte est aussi intéressante de par les dimensions assez réduites de ce tablier : 26x22cm. Comme aucun texte ancien n’évoque des catapultes à flèches de taille aussi modeste et que d’autre part, aucune autre pièce de ce genre d’engin n’a été retrouvée ni à Xanten ni ailleurs, les interprétations vont bon train :

  • pour certains historiens ou archéologues, il s’agirait d’un modèle réduit peut être destiné à des fins pédagogiques,
  • pour d’autres ce serait un scorpion comme les autres mais plus petit, il aurait donc disposé d’un socle et probablement d’un treuil à l’extrémité du fût. 
  • Pour d’autres enfin, il s’agirait d’un modèle équivalent à une manubaliste, c’est-à-dire une catapulte portative assimilable dans son utilisation à une arbalète.

Toujours est-il que tant par son état de conservation exceptionnel, par ses dimensions réduites, par son caractère unique que par sa découverte toute récente, la « manubaliste de Xanten » est une des pièces archéologiques les plus intéressantes sur le sujet.

Capitulum restauré exposé au musée de Xanten
Capitulum restauré exposé au musée de Xanten

2° Les cadres métalliques « tardifs » ^

Comme nous l’avons vu précédemment dans cet ouvrage, à partir de la 2ème moitié du 1er siècle p.C., les cadres entièrement métalliques ont succédé, au moins pour la majorité des lanceurs de traits, au capitulum en bois renforcé de métal. Parmi les rares vestiges de ce type de machine qui nous sont parvenus, on peut noter les éléments de la « catapulte » romaine de Lyon. Il est assez difficile de pouvoir les dater avec précision : étant donné qu’il s’agit d’éléments d’un cadre entièrement métallique, il est fort probable que cette baliste à flèches soit postérieure à la fin du 1er siècle p.C. Michel Feugère qui, en collaboration avec le spécialiste allemand Dietwulf Baatz a rédigé il y a quelques années un article sur cette pièce archéologique, émet l’hypothèse que cette baliste pourrait dater des combats entre Septime Sévère et Claudius Albinu en 197 p.C. , à l’occasion desquels la ville de Lyon fut en partie détruite.

element de catapulte 1 element de catapulte 2

Si l’on se réfère à la terminologie utilisée par Héron d’Alexandrie dans son traité sur la chirobaliste, nous avons affaire à un kambestrion de baliste à flèches pourvu de barillets en fer. Le kambestrion est le montant latéral dans lequel était fiché le ressort de torsion. A partir de cet élément et des indications données par Héron, voici une tentative de restitution de ce type de baliste réalisée par D.Baatz. La flèche grise montre le positionnement du kambestrion.chirobaliste

Une autre découverte importante a été faite à Orsova et Gornéa en Roumanie par le professeur Gudea lors de fouilles d’un petit retranchement d’époque romaine tardive sur le limes danubien. Il s’agit de deux éléments importants d’une baliste à flèches datant probablement du 4ème siècle p.C. : un kambestrion03)montant latéral et un kamarion, élément central supérieur servant à relier les deux kambestria.

art 1 art2

Il faut noter la largeur du kamarion qui laisse la possibilité d’une disposition intérieure des bras. Ci-dessous un dessin avec des cotes.

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Il est à noter qu’aucun klimakion04)montant inférieur n’a été retrouvé en fouille, il a fallu se fier au texte d’Héron d’Alexandrie sur la chirobaliste pour extrapoler une pièce servant à la reconstitution de ce genre de baliste.
Enfin, un dernier type de cadre mixte bois et métal a été découvert à Hatra (Irak), une ville au milieu d’une région désertique de Mésopotamie qui fut détruite par les Sassanides vers 280 p.C.. Datant du début du 3ème siècle p.C., il offre la particularité d’être le seul cadre d’une baliste lançant des boulets. Dietwulf Baatz estime que l’engin propulsait des boulets en pierre de 10 livres05)3,20 kg. La largeur, inhabituelle en regard des autres cadres métalliques trouvés jusqu’ici, pose la question du positionnement des bras propulseurs : étaient-ils positionnés à l’extérieur du cadre ou à l’intérieur ?
Voici une maquette réalisée par Michel Parisse qui à partir du cadre d’Hatra propose une restitution avec l’hypothèse des bras propulseur internes.

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Photo Michel Parisse katapeltes.fr

La plaque frontale de catapulte ^

Les scorpions disposaient d’une plaque frontale en bronze sur le devant du tablier servant à la fois de protection et, dans une moindre mesure, de décoration. Une de ces plaques a été trouvée près de Crémone et les inscriptions qu’elle comporte nous donnent quelques renseignements fort utiles. La catapulte qui disposait de cette plaque, appartenait à la légion IIII Macedonica. La plaque (et probablement le scorpion lui-même) fut construite sous le consulat de Marcus Vicinius et de Taurus Stabilius Corvinus et du gouverneur Gaius Vibius Rufinus soit précisément en 45 p.C.
Cette machine était toujours en service quand elle fut détruite 24 ans plus tard durant la guerre civile de 69 p.C.

Photo de la plaque de Crémone
Photo de la plaque de Crémone
dessin reconstituant la face avant du tablier du scorpion avec la plaque intacte
dessin reconstituant la face avant du tablier du scorpion avec la plaque intacte

Les barillets ^

Les barillets, appelés modioli par l’ingénieur romain Vitruve sont des grosses bagues situées aux extrémités du tablier et servant principalement à régler les ressorts de torsion (voir dessins page 8). De toutes les pièces archéologiques concernant les machines de jet antiques, ce sont de loin, les plus nombreuses. De par le rapport de proportionnalité décrit par Vitruve entre le diamètre des barillets et les dimensions de la machine de jet, la seule existence de ces modioli nous informe assez précisément sur le type et le gabarit de la catapulte qui lui correspondait.
De toutes les découvertes de barillets, celle d’Ephyra en Grèce est la plus remarquable : c’est une véritable « collection » de modioli de diamètres divers allant du modeste lanceur de traits probablement portatif à l’imposante baliste. D’autres barillets ont été retrouvés un peu partout dans ce qui fut jadis l’empire romain : à Bath (Angleterre), à Crémone (Italie), à Ampurias (Espagne) à Hatra (Irak) et dans bien d’autres endroits encore.

barillet en bronze d’une petite catapulte
barillet en bronze d’une petite catapulte

Les projectiles ^

Les pièces archéologiques concernant les projectiles sont de deux sortes : les pointes de flèches et les boulets de pierre. De dimensions variées, elles nous renseignent sur le type de machines utilisées pour leur propulsion.

Les boulets en pierre ont été retrouvés en très grande quantité : plus de 5000 à Carthage presque 1000 à Pergame (Turquie), plusieurs centaines à Rhodes (Grèce). Leur poids est très variable : de 3 mines pour les boulets les plus légers 06)1,3kg jusqu’à 180 mines07)78,6kg, les poids les plus fréquemment utilisés oscillent entre 12 et 18 mines08)entre 5,2 et 7,9kg soit plus de 3500 projectiles trouvés à Carthage.

boulets - Carthage (Tunis)
boulets – Carthage (Tunis)

Les pointes de flèches sont elles aussi de formes et de dimensions diverses. Il faut cependant remarquer le cas tout à fait particulier du trait retrouvé à Doura Europos dans un état de conservation tout à fait exceptionnel puisque la pointe métallique est encore solidaire de la hampe en bois le tout constituant la flèche complète.

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La multitude de pointe de flèches découvertes, là aussi, un peu partout, permet d’apprécier la diversité de tailles et de formes comme le montre la photo ci-dessous

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Les sources iconographiques : bas-reliefs et gemme ^

L’une des sources les plus importantes pour bien comprendre l’architecture et le design des machines de jets, les sculptures sous leurs formes diverses, offrent au total malheureusement assez peu d’exemplaires. Nous pourrons sans difficulté les évoquer tous dans les lignes qui suivent :

 

Le bas-relief le plus ancien ^

Le bas-relief le plus ancien montrant une machine de jet provient du trophée de Pergame, un bâtiment construit entre 197 et 159 a.C. On y découvre, de face, le tablier avec deux montants centraux (typique des modèles grecs) d’un oxybèles. Les ressorts de torsion sont particulièrement visibles ce qui nous permet de remarquer qu’ils sont représentés beaucoup plus torsadés qu’ils ne l’étaient en réalité : Philon de Byzance rappelait que la puissance de ce système provenait davantage de la tension des écheveaux plutôt que de leur torsion. On remarquera aussi la forme courbe des bras propulseurs plus proches d’un arc que des bras rigides habituellement utilisés sur ce genre de machine.

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Le bas-relief de Vedennius ^

Un bond en avant dans le temps vers l’extrême fin du 1er siècle p.C. nous permet de découvrir un bas-relief provenant du tombeau Vedennius (vers 100 p.C.). Un morceau de sarcophage représente le tablier d’un scorpion vu de face comme sur le bas relief de Pergame. A la différence de ce dernier, on distingue nettement la présence d’une plaque de protection frontale décorée correspondant assez bien au modèle de plaque retrouvée en fouilles à Crémone (voir chapitre pièces archéologiques).

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Les informations les plus intéressantes proviennent cependant de l’inscription sur la stèle funéraire qui nous fournit des détails très importants sur le cursus militaire d’un artilleur des légions romaines. Caïus Vedennius Moderatus s’est engagé en 60 p.C. et sert dans la légion XVI Gallica qui est basée en Germanie jusqu’en 69. A la mort de Néron, sa légion soutient Vitellius et Vedennius fait partie d’une vexilliation de la XVI qui participe à la guerre de succession. Il est récompensé par Vittelius et se retrouve incorporé dans la garde prétorienne. Mais c’est Vespasien qui récupère, in fine, le poste d’empereur. Vedennius survit à la purge effectuée par l’empereur flavien puis devient en 77 evocatus augusti09)vétéran détaché à un poste militaire probablement à cause de ses compétences dans le domaine des machines de jet. Il demeure en service 23 ans de plus comme artilleur vétéran dans l’arsenal impérial de Rome. Ses décorations militaires semblent indiquer qu’il s’est distingué dans la production et la maintenance des pièces d’artillerie.

Une gemme ^

Tout à fait original, la présence d’un scorpion vu de profil sur une gemme datant probablement du 1er siècle a.C. et représentant Eros cherchant à atteindre d’une flèche Psychée. Un bref détour par la mythologie antique nous permet de mieux comprendre la situation représentée sur la pierre : Psychée était une jeune princesse tellement belle que nul mortel n’osait la demander en mariage. Un véritable culte lui était réservé à tel point que sous sa forme de déesse, elle était symbolisée sous la forme d’ailes de papillon (visibles sur le dessin à l’extrémité du scorpion). Aphrodite, jalouse de la beauté de Psychée ordonna à Eros de la rendre amoureuse du mortel le plus vil qui soit : l’instrument du « sort jeté » étant bien entendu une flèche. Cependant alors qu’il s’apprête à commettre son méfait, Eros se blesse avec une de ses propres flèches et victime du sort devient lui-même amoureux de la belle. L’originalité de la représentation imagée de l’histoire est sans nul doute qu’Eros ait succombé à la surenchère technologique en préférant à l’arc une puissante catapulte à flèches.
C’est sûrement la seule représentation non martiale d’une pièce d’artillerie antique qui nous soit parvenu. Outre cet aspect tout à fait inhabituel, la représentation de profil d’un scorpion est fort intéressante : on y perçoit des détails inédits notamment sur le système de treuil à encliquetage à rochet et sur le système de déclenchement de tir. On sera plus circonspect sur le socle de l’engin dont le dessin ne semble pas respecter la logique de fonctionnement habituel d’une pièce d’artillerie antique.

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La colonne trajanne ^

La source iconographique sans conteste la plus prolixe sur le sujet provient de la colonne trajane. Celle-ci fut érigée en 113 après J.C. par l’empereur Trajan pour commémorer sa victoire sur les Daces. Elle mesure 100 pieds de haut (29, 78m) et est composée d’une spirale de près de 200 m constituée de bas-reliefs représentant les légions romaines et leurs auxiliaires lors des campagnes militaires de 101,102 et 105, 107 contre les redoutables tribus peuplant la Dacie (+ ou – l’actuelle Roumanie). Cette colonne est considérée comme une véritable mine d’or pour mieux connaître les légions romaines en campagne.

Sur la scène 37, on peut apercevoir deux carrobalistes et sur la première d’entre elles, deux servants.

carrobaliste

Même si l’échelle entre les personnages, les animaux et le chariot n’est pas vraiment respectée, ce bas-relief nous donne un certain nombre d’informations de premier ordre :

      • Le chariot est tiré par deux mules alors qu’il est de dimensions plutôt modestes.
      • Les modèles de balistes à flèches sont de taille réduite ce qui en fait des manubalistes c’est-à-dire des modèles relativement légers, plutôt portatifs qui pouvaient soit être utilisés sur le chariot lui-même soit enlevés du chariot et placés quasiment n’importe où en fonction des besoins.
      • Les carrobalistes sont assimilables à une véritable artillerie légère mobile : en effet, le chariot ne sert pas à stocker des pièces d’artillerie pendant le déplacement d’une légion mais plutôt à un déplacement rapide permettant de positionner ces machines de jet à des endroits stratégiques tout en permettant, si le besoin s’en faisait sentir un repli rapide vers d’autres positions.

Voici les scènes 62 et 63

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On peut nettement distinguer sur la partie inférieure centrale, chevauchant les deux scènes, une carrobaliste dont une des roues semble être tournée par un légionnaire. Si, là aussi, l’échelle entre l’animal et l’homme n’est pas du tout respectée, il est cependant fort probable que la roue soit de la même échelle que le légionnaire.

Voici la même scène agrandie.

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On trouve aussi des balistes à flèches de même modèle que celles installées sur les chariots, (peut-on parler d’un modèle standard ?) sur les remparts10)voir la partie supérieure de la scène 63

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Ce bas-relief exposé au musée de la civilisation romaine permet d’observer deux Daces utilisant une baliste à flèches qu’ils avaient précédemment capturée soit lors de la campagne de Trajan en 101-102 soit quinze ans plus tôt.
Si on examine en détail la manubaliste, on s’aperçoit que l’artiste a oublié (ou omis volontairement ?) de sculpter le kamarion c’est-à-dire la tige métallique supérieure reliant à chaque extrémité les deux modules contenant les ressorts de torsion alors que dans les autres bas-reliefs de la colonne trajane11)37, 62 et 63, ce kamarion est toujours représenté de façon surdimensionnée surtout si on compare l’épaisseur de cette pièce sculptée par rapport aux pièces qui ont été trouvées en fouilles archéologiques. On remarquera par contre que le socle de la manubaliste est identique à ceux des scènes 62 et 63, de la colonne trajane. Ce qui peut surprendre c’est la faible hauteur de ces socles qui oblige les artilleurs à poser la pièce d’artillerie sur un muret.

L’utilisation de l’artillerie à ressort de torsion après la fin de l’empire d’occident ^

Avec la fin de l’empire romain d’occident, l’utilisation de l’artillerie devint l’apanage du seul empire romain d’orient. Les sources écrites bien que suffisamment rares sur le sujet montrent qu’il y a eu continuité dans l’utilisation des catapultes et des balistes par les Byzantins.

Ainsi, au VIème siècle, l’historien Procope dans le premier livre de son histoire de la guerre contre les Goths, au chapitre XXI, décrit les principales pièces d’artillerie utilisées par l’armée de Bélisaire.

Les carrobalistes sont aussi mentionnées dans des manuels de tactiques militaires du VIIème siècle (Strategikon de Maurice) et du Xème siècle (Taktika de Léon).

On trouve même au XIème siècle, une trace des « exploits » de ces machines à travers une œuvre de l’historien Jean Skylitzès : l’auteur y relate qu’un camp byzantin fut sauvé d’un assaut imminent et fatal car le chef des assiégeants fut empalé sur son cheval par un trait de catapulte.

Il semblerait cependant que pendant toute la période byzantine, il n’y ait eu aucun perfectionnement de l’artillerie à torsion, celle-ci étant reléguée au second plan en ce qui concerne les lanceurs de pierre et cela dès le VIème siècle et l’apparition des premiers trébuchets à traction venus d’Orient. Ces nouveaux engins sont cités dans le strategikon de Maurice et même brièvement décrits dans les miracles de Saint Demetrius de Jean 1er de Thessalonique au début du VIIème siècle:

« Suspendues à l’arrière de ces pièces en bois il y avait des frondes et à l’avant de solides cordes, au moyen desquelles, en tirant vers le bas et en libérant la fronde, ils propulsent les pierres vers le haut et avec un grand bruit. »

Seul, l’onagre, plus puissant que ce type de trébuchet à traction semble avoir survécu un temps car, pouvant projeter des boulets en pierre plus lourds, il constituait une artillerie lourde bien utile lors de certains sièges.

En occident, les sources écrites sur le sujet sont très rares semblant ainsi confirmer l’hypothèse d’une disparition de ce type d’armes en même temps que l’armée romaine.
Nous n’avons en fait, pour le haut Moyen-Age que quelques témoignages d’utilisation de catapultes (terminologie à prendre dans son sens le plus large).
Lors du siège d’Angers aux mains des normands en 873, Charles le Chauve utilise des ingénieurs byzantins pour fabriquer des pièces d’artillerie qui serviront pendant la bataille.

En 885-886, le moine Abbon de Saint Germain dans son histoire du siège de Paris par les Normands, note que ces derniers, parmi toutes les armes de siège disposent de catapultes tandis que les francs sont eux équipés d’un mangonneau et d’un trébuchet.
Lors d’autres sièges (Laon en 938 ou Soissons en 948) il est même question de balistes sans que l’on sache vraiment s’il s’agissait véritablement de balistes ou de quelque imprécision de langage assimilant de quelconques trébuchets à traction ou pierriers.

Le problème de terminologie concernant le type d’engins utilisés est encore plus délicat que pour la période antique : la rareté des sources et le peu de fiabilité que l’on peut leur accorder concernant l’utilisation de tel ou tel nom d’engin ne nous permet pas d’être absolument affirmatif concernant la disparition d’engins utilisant des ressorts de torsion.
L’onagre12)Rappelons que l’onagre a changé de nom à la fin de l’empire romain d’occident devenant ainsi un scorpion aurait ainsi pu continuer à être utilisé lors de certains sièges parallèlement à des trébuchets à traction.
La rareté d’utilisation des pièces d’artillerie et leur seule présence limitée à certains sièges prouvent malgré tout l’absence d’un véritable parc d’artillerie permanent a contrario des légions romaines (et leurs descendants Byzantins).

Notes   [ + ]

Auteur : Jactor

Laurent Cabot, alias Lucius Cornelius Jactor est un membre éminent de la Légion VIII Augusta, artilleur et ingénieur en chef. Il est aussi dans le « civil » professeur de lettres / histoire au Lycée Professionnel de Chardeuil et se trouve être passionné d'histoire, de littérature et amateur de bons mots...

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