Les Eduens

Par • Publié dans : Monde romain

Les Eduens sont un peuple de Gaule, dont le territoire s’étendait sur l’essentiel de l’actuelle Bourgogne. Leur capitale est Bibracte, située sur le Mont Beuvray. D’origine celte, les Eduens tirent peut-être leur nom d’un mot en rapport avec le feu, mais la raison en est inconnue. Leur territoire à la confluence entre le Liger (Loire), l’Arar (Saône) et la Sequana (Seine), leur permit de jouer un fort rôle dans le développement du commerce en Gaule, ce qui fut aussi source d’ennuis pour eux. Peuple très puissant, qui a eu de nombreux peuples clients au summum de sa puissance, les Eduens eurent un rôle important dans la romanisation de la Gaule.

carte de la confédération éduenne
carte de la confédération éduenne

Origines légendaires : les Eduens et la fondation de Mediolanum ^

Si l’on en croit Tite-Live, auteur du Ier siècle av. JC, le peuple éduen existait déjà à l’époque du règne de Tarquin l’Ancien, c’est à dire à la fin du VIIe siècle av. JC. Cet auteur rapporte que six siècles plus tôt, un grand nombre de Gaulois emmenés par Bellovesos arriva dans la plaine du Pô en Italie.

 

Ambigatos, roi du peuple des Bituriges qui dominait la Gaule Celtique, sans doute pour des raisons de surpopulation envoya deux de ses neveux coloniser de nouvelles terres en emmenant avec eux une partie de la population de leur peuple ainsi que de leurs clients. Segovesos serait parti au nord-est dans la forêt Hercynienne (région entre les Ardennes et les Vosges), tandis que Bellovesos en traversant les Alpes par des cols de haute montagne arrive dans le nord de l’Italie, qui prendra le nom de Gaule cisalpine lorsqu’elle deviendra province romaine en -81. A l’emplacement nommé « terre des Insubres », des Eduens s’installèrent car le nom leur aurait rappelé la petite tribu des Insubres qui vivait sur leur territoire. A cet endroit ils fondèrent une cité du nom de Mediolanum, ville connue aujourd’hui sous le nom de Milan.

Ver sacrum ^

Si cet épisode est assurément légendaire, il se base cependant sur une pratique attestée historiquement du nom de ver sacrum. Le ver sacrum est une pratique migratoire en usage chez certains peuples indo-européens et attestée sous ce nom chez les peuples sabelliens de l’Italie antique. L’expression latine ver sacrum, ou printemps sacré, se trouve notamment chez Tite-Live ; à l’occasion d’une calamité (famine ou guerre la plupart du temps), pour regagner la bienveillance des dieux, on consacrait à une divinité (Mars en Italie) les enfants nés au printemps suivant. Devenus adultes, ces jeunes gens, qui étaient sacrés, et donc placés en dehors de la communauté, étaient expulsés et devaient se chercher un nouvel établissement, où ils donnaient naissance à un nouveau peuple. Cette pratique est attestée en particulier en Italie et chez les Gaulois comme l’ont rapporté Tite-Live, Plutarque ou Trogue-Pompée.

 

Origines historiques ^

La plus ancienne occurrence des Eduens nous vient d’un texte d’Apollodore d’Athènes. Celui-ci nous apprend que lors de la guerre menée en -121 par Gnaeus Domitius Ahenobarbus pour libérer les Eduens de l’emprise des Arvernes et des Allobroges, les Romains et les Eduens étaient déjà alliés depuis deux décennies. Ainsi les Eduens existent de source sure au moins en 141 avant JC.

L’alliance éduenne avec les Romains ^

Malheureusement nous ne savons pas dans quelles circonstances les Eduens se sont alliés aux Romains. Toutefois cette alliance est ancienne et les liens qu’entretiennent les deux peuples sont forts, comme les Eduens seront souvent nommés fratres Romanorum, les frères des Romains. Ensuite si les Eduens deviennent la première puissance de Gaule, ce n’est pas un hasard. Sans les Romains il y a fort à parier qu’ils auraient été dominés de longue date par leurs voisins. Or le soutien des Romains accrut leur puissance et par conséquent la menace qu’ils représentaient pour les autres peuples de Gaule, ceux-ci devenant alors toujours plus agressifs contre les Eduens. Cette agressivité est sans doute exacerbée aussi par le fait que les Eduens percevaient des taxes sur le trafic routier et fluvial. Les Séquanes qui partagent leur frontière le long de l’Arar (Saône) en ont pris prétexte pour entrer en guerre avec eux, en demandant le soutien des Suèves commandés par Arioviste.

Eduens - Denier à la lyre
Denier éduen dit à la lyre (70-50 av. J.-C.) AVERS : Tête à droite. REVERS : Cheval à droite, une lyre entre les pattes.

La délégation de Diviciac ^

C’est dans le cadre de cette Alliance que vers -60, le druide Diviciac voyage jusqu’à Rome dans le but de plaider une fois de plus la cause du peuple éduen devant les Romains. Lors de ce séjour il sera hébergé par Cicéron dans sa villa de Tusculum. Des discussions entre Diviciac et Cicéron nous viendront d’ailleurs la majorité de nos connaissances sur la religion druidique.

 

Devant le Sénat, Diviciac appelle ses frères romains à l’aide contre les Helvètes et les Boïens qui envahissent le pays. Les sénateurs sont peu disposés à venir en aide aux Eduens. Il faut dire que cette alliance semble plutôt en sens unique : toujours il a été cas que les Romains viennent en aide aux Eduens, jamais l’inverse. Ils durent intervenir contre les Arvernes, les Allobroges (qui à cette occasion furent absorbés par les Romains) puis les Séquanes.

 

Mais l’importance de la migration des Helvètes fait craindre qu’elle ne s’accompagne d’un retour de Germains en Gaule comme lors de la Guerre des Cimbres qui fut gagnée par Marius (à noter que les Cimbres étaient accompagnés par des Helvètes et des Boïens). Et si le neveu de ce même Marius, à savoir Jules César, finit par prendre la tête de légions levées en Gaule Cisalpine pour aller régler ce problème, c’est peut-être d’abord par devoir de piété filiale et stratégie politique : il se fait ainsi le successeur de son oncle Marius de la même manière que Scipion Emilien en détruisant Carthage achevait l’œuvre de son oncle Scipion l’Africain.

 

Lors de la guerre des Gaules, les Eduens seront d’ailleurs des alliés indéfectibles des Romains, jusque dans l’expédition en Britannia. Lors de la révolte de Vercingétorix les nobles éduens basculeront tantôt d’un côté ou de l’autre, mais César ne leur en tiendra pas rigueur et ira même jusqu’à leur accorder le territoire des Mandubiens où se trouve l’oppidum d’Alésia. Et c’est à Bibracte que le général romain écrira son De Bello Gallico.

La Révolte de Sacrovir ^

Au tournant de l‘ère chrétienne, Auguste entame la construction de la nouvelle capitale éduenne : Augustodunum. A cette époque la romanisation de la Gaule est déjà très avancée. La nouvelle capitale devient rapidement un centre important de la culture romaine en Gaule. C’est Tacite qui mentionne qu’à l’occasion de la révolte de Julius Sacrovir, les plus grandes familles de Gaule et d’Italie envoient leur jeunesse faire ses études dans cette ville. Ceci suppose une construction rapide de la ville et sans doute que les écoles méniennes, mentionnées par Eumène trois siècles plus tard, sont déjà construites et effectives.

 

La courte révolte de Julius Sacrovir et de Julius Florus (un Trévire) a lieu en 21, sous le règne de Tibère. Si Tacite, dans le discours fictif qu’il fait tenir à l’Eduen révolté, parle de l’ancienne liberté des Gaulois, il serait erroné d’y voir une quelconque volonté nationaliste ou d’indépendance. Il est simplement courant dans ces discours, technique héritée de Thucydide et reprise après lui, que les chefs d’armée, qui sont parfois fictifs, exaltent les vertus humaines ce qui permet de grandir la gloire des généraux qui les ont vaincus : il n’y a pas de gloire à vaincre un simple brigand. Cette hypothèse nationaliste se tient d’autant moins que Julius Florus en est réduit à essayer de soulever des auxiliaires gaulois, des soldats qui ont choisi librement de se battre au service des Romains contre de l’argent. De plus ceux-ci sont réduits à devoir suicider après leur défaite, ce qui suppose là encore qu’il n’y a aucun soutien de la population dans leur entreprise.

 

Il est beaucoup plus probable dans le cas de Julius Sacrovir qu’il se soit révolté pour des raisons fiscales. On notera que son compagnon de révolte est de Trèves, ville bâtie à peu près à la même époque qu’Augustodunum et parmi les cités de Gaules les plus florissantes. Il n’est pas impossible que, pour faciliter la croissance des capitales de province, on leur ait accordés des exonérations d’impôts. Lorsque l’impôt fut enfin perçu normalement plus de vingt ans après, une partie de la population a alors pu manifester son mécontentement. Quoi qu’il en soit, la révolte fut rapidement matée et Sacrovir se suicida à quelques kilomètres d’Autun. Quant à l’autre révolté, il subit le même sort après avoir été vaincu dans la forêt des Ardennes.

Les Tables claudiennes ^

Même si on parle des tables claudiennes au pluriel, il n’y en a en fait qu’une. On n’en a retrouvé que la partie basse à Lyon au XVIe siècle. Celle-ci consiste dans le discours de l’empereur Claude devant le Sénat en 48 afin d’accorder le droit de siéger au Sénat pour les notables romanisés de la Gaule. Si son entreprise échoue concernant l’ensemble des peuples de Gaule, les Eduens en tant que frères de sang des Romains, parviennent à l’obtenir.

 

Il faut rappeler les réticences des sénateurs à ce projet par le fait que dans l’imaginaire romain, les Gaulois sont les derniers à avoir pris la ville de Rome quelques siècles plus tôt. Claude n’a sans doute pas ce problème car il a grandi à Lugdunum, alors que son père Agrippa combattait les Germains le long du Rhin. Sénèque raillera d’ailleurs ses « origines » gauloises (alors qu’il est de sang romain) dans l’Apocoloquintosis, ses bégaiements rappelant selon lui le caquètement des galli, ce qui se comprend à la fois comme les coqs et les Gaulois. Il y a peut-être aussi à ce sujet chez Sénèque, une manière de moquer l’accent des Gaulois quand ils parlent le latin, ceci transparaît également à l’oral quand César fait parler des Gaulois dans le De Bello Gallico. Or faire entrer au Sénat, haut lieu de l’éloquence, des personnes à l’accent exotique aurait pu apparaître comme une faute de goût la plus complète.

Gravure d'un autel éduen du faubourg Saint-Jacques de Beaune. Les dieux sont identifiés comme (de gauche en droite) Apollon, Mercure Lugus, Pan Cernunnos. La source est Les Dieux gaulois d'après les monuments figurés par J.-L. Courcelle-Seneuil, publié à Paris en 1910.
Gravure d’un autel éduen du faubourg Saint-Jacques de Beaune. Les dieux sont identifiés comme (de gauche en droite) Apollon, Mercure Lugus, Pan Cernunnos. La source est Les Dieux gaulois d’après les monuments figurés par J.-L. Courcelle-Seneuil, publié à Paris en 1910.

Le territoire des Eduens ^

L’étendue de la cité éduenne est à la fois bien connue et sujette à caution. En effet si on peut bien voir un territoire clairement éduen, certains territoires laissent quand même quelques doutes. De manière générale on peut dire que le territoire éduen correspond à la Nièvre et à la Saône-et-Loire (moins la partie à l’est de la Saône), auxquelles il faut rajouter le tiers est de l’Allier ainsi que la partie morvandelle de l’Yonne et de la Côte d’Or.

 

Le territoire des Mandubiens, dont l’oppidum est Alésia, qui correspond à la moitié sud-ouest de la Côte d’Or, fut donné aux Eduens par César, mais il semble que ce territoire ait pu retrouver administrativement son autonomie au cours de l’Empire, de même qu’il ait pu basculer des fois chez les Lingons et les Séquanes.

 

Quant au territoire d’Autessiodurum (Auxerre), il y a débat sur la question. Il semble qu’aux origines il s’agissait d’un territoire des Sénons. Cependant l’archéologie a retrouvé des bornes miliaires qui sont numérotées en milles depuis la capitale de la cité, et celle-ci est Augustodunum. Donc au moment où ces bornes furent placées, le territoire auxerrois faisait partie de la cité éduenne. De plus des inscriptions sur des tombes ou des monuments publics, qu’on ne retrouve normalement qu’en territoire éduen, ont été retrouvé dans tout ce territoire (ainsi que chez les Mandubiens, d’ailleurs). Ce qui semble attester qu’à l’époque impériale le pagus d’Autessiodurum était dans le territoire des Eduens.

 

La cité éduenne tardive ^

Il semble qu’avec le temps, l’identité éduenne comme peuple commence à s’estomper. Pour l’empire romain tardif, il faudrait plus voir la cité éduenne comme une simple entité administrative. Lors des guerres civiles du IIIe siècle la cité semble rester fidèle au pouvoir romain, ce qui lui vaudra l’hostilité des divers usurpateurs en Gaule. L’un d’eux, Victorinus, assiègera d’ailleurs Augustodunum et la ville aura à subir des dégâts qui semblent importants. Eumène, professeur aux écoles méniennes, adressera des demandes à l’empereur pour restaurer ces dernières et d’autres bâtiments de la ville, demandes qui semblent avoir abouti puisque Eumène adressera également des remerciements dans un texte connu comme le Panégyrique de Constantin.

 

Au IVe siècle, l’empereur Constantin passera dans cette ville, de même qu’un de ses fils : Constant. Si l’on en croit Grégoire de Tours, c’est dans cette ville que Constantin reçut l’enseignement de la foi chrétienne par Rhétice, noble éduen et évêque d’Autun, dont la réputation savante était répandue à travers l’Empire. Constant, lors de son passage dans la ville, alors qu’il chassait dans les forêts proches d’Augustodunum, un de ses généraux Magnence sera proclamé empereur par ses troupes, ce qui forcera ledit empereur à fuir avant d’être tué dans le sud de la Gaule. Il est rapporté que l’empereur Julien l’Apostat passa aussi dans la ville, alors qu’il revenait de Bretagne, la via Agrippa passant par les piémonts du Morvan en territoire éduen. Au passage il secourt la cité éduenne qui est assiégée par les Alamans.

 

Au Ve siècle, les Eduens partagent le même sort que les autres habitants de la  Gaule. L’affaiblissement progressif du pouvoir central tend à brouiller la manière de voir qui contrôle les provinces de Gaule, ce qui est sans doute peu clair pour les gens de cette époque également. La confusion est d’autant plus grande en Occident, que le pouvoir réel de l’Empereur diminue au profit du magister militium (chef des armées). Les empereurs de ce siècle sont souvent des fantoches mis en place par des chefs barbares, qui n’ayant pas la citoyenneté romaine ne peuvent prendre le pouvoir de l’Empire pour eux-mêmes : ils placent donc un candidat à leur guise sur le trône pour conserver cette image que l’Empire existe toujours mais par derrière tirent les ficelles du pouvoir. Or si cette image se rencontre en Italie, en Gaule il n’en est rien puisque le magister militium continue de contrôler les peuples barbares : il les vainc, traite avec eux, accorde des foederes, vient à leur secours, les rallie pour tenter de garder l’unité de l’Empire. Dans ce cadre, il semble que les peuples de Gaule finissent par se détourner de l’autorité de l’Empereur, qu’ils ne reconnaissent plus, pour se ranger derrière celle du magister militium qui dispose de facto de l’imperium.

 

Après la mort d’Aetius, magister militium, assassiné par l’empereur Majorien qui craignait qu’il ne se fasse proclamer empereur, de nombreuses cités de Gaule refusent de reconnaître l’empereur, qui n’en a que le nom, et refusent également de reconnaître le magister militium. Ils vont donc chercher refuge auprès des royaumes barbares fédérés qui sont de jure des états légitimes. C’est ainsi que toute la cité éduenne va ouvrir ses portes aux Burgondes, qui ont la réputation de respecter les lois romaines et de chercher à se conformer aux usages locaux. L’organisation des différents pagi de la cité éduenne se retrouvera dans le territoire des diocèses ecclésiaux, les pagi correspondant alors aux archidiaconés. Si la région perd son nom au Moyen-Âge, celle-ci entrant dans un ensemble plus grand nommé Burgundia puis Bourgogne, le terme de Civitas Aeduorum continuera d’être utilisé pour désigner le territoire du diocèse d’Autun, qui est le cœur du territoire éduen.

J.M.

Auteur : Légion VIII Augusta

La Legion VIII Augusta, est une activité d'Histoire Vivante et de médiation de l’association Human-Hist. Elle est une association culturelle loi 1901, d’éducation populaire agréée, complémentaire de l’enseignement public, déclarée d’intérêt général, fondée en 1995 et établie à Autun (71) en Bourgogne. Elle est constituée de passionnés et de professionnels issus de plusieurs branches institutionnelles liées à la culture et à l’éducation: histoire, archéologie, histoire de l’art, patrimoine, langues anciennes, sciences et techniques ou encore spectacle vivant. Elle est spécialisée dans la médiation, l'éducation et la recherche dans les domaines des sciences de l’antiquité et les humanités classiques mais aussi les sciences humaines et sociales.

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