La VIIIe légion Auguste avant Mirebeau-sur-Bèze

monnaie Legio VIII Augusta - marcus antonius

Par • Publié dans : Armée romaine

Contrairement à ce que l’on attendrait en raison de l’abondance des documents, la VIIIe légion Auguste est une des plus mal connues. La découverte par René Goguey du camp de Mirebeau, en Côte d’Or, et les fouilles faites sous la direction conjointe de cet archéologue et de Michel Reddé ont bouleversé des connaissances que l’on croyait acquises. On a ainsi appris que cette unité avait séjourné à Mirebeau sous les Flaviens, et donc que son installation à Strasbourg avait été postérieur à ce que l’on croyait jusqu’alors. Il est inutile de revenir sur ces deux épisodes de son histoire, car nous voudrions évoquer ce qu’elle a fait avant d’arriver en Gaule.

 

L’histoire de la VIIIe légion Auguste ne se perd pas dans la nuit des temps, mais dans le brouillard qui entoura la fin de la République. Après l’assassinat de César, le 15 mars 44 avant J.-C. (les fameuses « ides de mars »), les hommes politiques importants commencèrent à rassembler des troupes en nombres de plus en plus élevés. On peut compter dans ce lot surtout Brutus et Cassius du côté des Républicains, Octave et Antoine du côté des césariens, Octave étant le fils adoptif de César et Antoine son fidèle lieutenant. Ils multiplièrent donc le nombre de légions auxquelles ils donnèrent des numéros qui se retrouvaient dans d’autres armées : il y eut ainsi certainement plusieurs VIIIes légions, sans nom particulier. La recherche de la future « VIIIe Auguste » a donné matière à de nombreuses hypothèses examinées par Michel Reddé ; il en ressort l’impression d’un brouillard assez épais.

 

Les deux chefs du parti césarien firent semblant de s’entendre et ils s’adjoignirent un troisième larron, Lépide, pour former un triumvirat qui exigeait lui aussi beaucoup de soldats (octobre 43). Puis ils éliminèrent les Républicains, aux deux batailles de Philippes (octobre 42). En 36, Lépide et Octave se trouvaient en Sicile pour combattre les derniers pompéiens, et ils l’emportèrent. Lépide prit sous son autorité les légionnaires vaincus et rescapés ; mais Octave se présenta dans son camp et obtint que les hommes de Lépide abandonnent leur chef pour rallier ses troupes. On nous pardonnera de ne pas entrer dans le détail d’un conflit plein de retournements, pour arriver au 2 septembre 31 avant J.-C. Ce jour-là, Octave réussit à vaincre Antoine et son alliée, Cléopâtre, à Actium. Désormais, il était le seul détenteur du pouvoir. En 27, il se fit appeler Auguste, nom sous lequel il est connu.

 

Auguste, en partie de manière volontaire, en partie de manière empirique, transforma l’armée dont il avait hérité. Il lui avait d’abord fallu libérer un très grand nombre de soldats : l’État n’avait pas les moyens financiers de les entretenir et, de toute façon, n’en avait pas besoin. Il ne fait aucun doute qu’au moins une des multiples VIIIes légions survécut à ces licenciements. Auguste donna deux caractéristiques nouvelles à son armée : elle devint sédentaire et professionnelle (à vrai dire, elle l’était déjà plus ou moins). Et ce n’est pas tout. Parmi de multiples changements, il apparaît que les légions prirent des noms (ou des surnoms, comme on veut). C’est ainsi que quatre légions furent appelées « Augustes », la Ière, la IIe, la IIIe et la VIIIe. On ne sait pas quand cet honneur leur fut accordé, ni pourquoi. Nous avons formulé une hypothèse, qui ne vaut que ce que valent les hypothèses : ces quatre légions auraient reçu cette épithète d’honneur en remerciement pour service rendu. Et comme service rendu par quatre unités de ce type, l’abandon de Lépide au profit d’Octave, en 36, peut être envisagé.

 

À une date inconnue, la VIIIe légion Auguste reçut donc un camp provisoire dont elle fit un camp permanent. Quelques érudits ont supposé qu’elle avait fait partie de l’armée d’Afrique, d’autres lui ont attribué la Mésie (l’Afrique était alors le nord de la Tunisie actuelle ; la Mésie correspondait aux territoires qui se trouvent sur la rive droite du Danube, dans le cours inférieur de ce fleuve, et qui vont jusqu’à la mer Noire). Aucun document ne vient appuyer ni l’une ni l’autre de ces thèses. En revanche, des inscriptions découvertes depuis quelques décennies prouvent qu’elle a été en garnison en Pannonie, la Hongrie actuelle, plus précisément à Poetovio (jadis Pettau, aujourd’hui Ptuj en Slovénie), de 14 à 45. On a dit qu’elle avait participé à la conquête de la Bretagne, à partir de 43 après J.-C., mais le document utilisé à l’appui de cette affirmation ne vaut rien, à notre avis du moins.

 

De 45 à 69, la VIIIe légion Auguste séjourna en Mésie, d’abord à Novae (Svistov, en Bulgarie) puis à Oescus (site anonyme à 4 km de Gigen, également en Bulgarie). Il n’est pas impossible que des soldats de cette unité aient été détachés à Corinthe, auprès du proconsul d’Achaïe. A un moment difficile à préciser, elle envoya un détachement ou vexillatio dans la province située au sud de la Mésie, la Thrace.
En 68, éclata une guerre civile entre Néron et les sénateurs exaspérés par les lubies de ce gamin mal élevé, et surtout par sa manie de meurtres. Julius Vindex, gouverneur en Gaule, proposa la candidature de Galba, son collègue de Tarraconaise et Néron fut contraint au suicide. Commença « l’année des quatre empereurs » : Galba fut tué, et deux néroniens s’opposèrent pour le pouvoir, Vitellius qui commandait en Germanie et Othon qui se trouvait à Rome. Des provinciaux se révoltèrent et, en août 69, le Batave Julius Civilis entraîna son peuple dans la sédition ; les Trévires aux ordres de Tutor et Classicus et les Lingons sous l’autorité de Julius Sabinus prirent le même chemin et eux aussi entreprirent de désobéir. Bref, c’était la chienlit.

 

Vespasien, qui menait la guerre en Judée, obtint le ralliement des légions de toute l’Orient puis du Danube. La VIIIe légion Auguste se rangea sans états d’âme dans le camp d’abord d’Othon et ensuite des Flaviens. Michel Reddé mentionne sa participation à la bataille de Crémone, où les partisans de Vespasien anéantirent les forces de Vitellius. On ne sait pas bien le chemin qu’elle suivit depuis l’Italie, mais elle reçut l’ordre de partir vers le nord pour mettre à la raison les Bataves fidèles à Civilis. Elle franchit les Alpes et s’engagea en Gaule. C’est ici que se termine cette courte « Préhistoire » de la VIIIe légion Auguste. La suite est maintenant bien connue.

 

Bibliographie
• Ritterling E., Legio, dans Real-Encyclopädie, 12, 2, 1925, col. 1642-1644.
• Le Bohec Y., Les estampilles sur briques et tuiles et l’histoire de la VIIIe Légion Auguste, La brique antique et médiévale, Colloque de l’ÉNS-Saint-Cloud (16-18 nov. 1995), Coll. de l’ÉFR, 272, Paris-Rome, 2000, p. 273-275.
• Reddé M., La VIIIe légion Auguste, Les légions de Rome sous le Haut-Empire (Actes du congrès international de Lyon, 17-19 septembre 1998), en coll. avec Wolff C., 2000 (Lyon), p. 119-122.

Auteur : Yann Le Bohec

Historien français, spécialiste de l'Antiquité romaine, en particulier d'Afrique romaine et d'histoire militaire.

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